Archives mensuelles : septembre 2013

La lettre de Thierry Daunois pour le projet « Cher moi »

Des semaines que je pensais clore le projet. Je m’étais tâté. J’avais pas mal gambergé sur le bien-fondé de ce projet, jusqu’au jour où je reçois une ultime lettre qui semble relancer toute l’entreprise. Aujourd’hui c’est au tour de Thierry Daunois de tailler le temps à rebrousse-poils et de donner la lettre à son autre lui-même du passé. Et pour celles et ceux qui ne connaitraient pas Thierry, voici sa présentation :

Né tout à l’Est, j’aurais pu naître allemand, question de timing. Strasbourg, une ville où j’ai grandi, en prenant mon temps, mais aussi… mais j’y viendrai par la suite. Et puis, un jour, un peu sous la contrainte, je suis parti. Il était 22 ans, ou presque, j’allais bientôt sortir de la nuit. Reims, puis Versailles, puis Lille, puis Tourcoing, puis Orléans, puis Nancy, depuis 5 ans… Est-il temps de partir ?

J’ai toujours lu. De tout, du bon, et du moins bon. Mais j’ai vécu par les livres. Trop peut être. Trop, sans doute ?

Jouer avec les mots, cela m’a toujours semblé naturel, même quand cela me valait les regards lourds de suspicion des copains, qui se disaient (à voix haute, pour que j’entende) « ah, encore l’intello », affreuse insulte… Mais c’est quand j’ai essayé de reprendre le contrôle et de les maîtriser, ces mots, de les mettre en forme, que j’ai découvert à quel point ils mènent le bal, me tirant derrière eux. Alors j’ai commencé à me battre, contre eux, mais pour eux. Pour que chaque chose puisse prendre sa place, moi le premier. Quelques nouvelles écrites, une participation (parfaitement ignorée) à un concours, un trou de plusieurs années, et une envie qui resurgit, au moment où il faut exorciser la douleur… et je tombe alors sur ce projet, qui correspond à si peu de choses près à une idée qui me taraude depuis longtemps : réussir à écrire à mon fils, et, maintenant, à mes deux fils, la lettre qui contiendrait ce que j’aurais aimé que l’on me dise…

Alors, advienne que pourra…

C Ipyta 1987

« Cher moi,

Tu es assis ? Non, sans doute allongé, un livre à la main. Eh bien reste là, ne bouge pas. Par un miracle (qui a dit que les miracles devaient être positifs ?) inexpliqué, je te parle à moi-même. Enfin, je me parle à toi-même, si tu préfères. Je suis toi, dans trois fois ton âge ou presque. Un truc de fou, rendu possible par un machin que tu n’imagines pas encore, et qui s’appellera un « blog », un jour. Sur internet (tu l’ignores, forcément, mais depuis quelques années, déjà, des scientifiques américains développent quelque chose qui va exploser littéralement, faisant des ordinateurs des machines qui te permettront de discuter sans frontières). N’essaye même pas d’imaginer, reste juste attentif, pour ne pas manquer la vague !

Mais ce n’est pas de cela que je veux te parler. Non, je veux te parler de toi, de nous, donc. Il y a tellement de choses que j’aimerais arriver à t’éviter. Mais je n’en suis pas capable : tu découvriras, au fil du temps, que seules les claques dans la gueule te font avancer. Et que tu as besoin de temps, souvent plus que les autres, pour franchir certaines étapes.

Ton cartésianisme doit être en éveil. « C’est impossible physiquement, donc c’est une farce que l’on me fait », dois-tu te dire. Alors, voici un moyen pour toi de vérifier que l’impossible peut être possible : dans quelques mois, en août 1985, sortira un film (librement) inspiré de « Tristesse et beauté », de Kawabata. Pourquoi je te parle de celui-là ? Parce que tu viens de le lire, non ? Plus tard, tu en parleras comme de ta période « japonaise ». Alors ne manque surtout pas Ryunosuke, « Rashomôn et autres contes » : tu verras, tu sera marqué à vie… Et, autre indice : très bientôt, tu établiras ton record de lecture, trois livres dans la journée, autant te dire que tu ne feras pas grand chose d’autre ce jour-là.

Bref. Avec le triple de ton âge, j’ai encore tellement à apprendre. Je viens encore de me prendre une belle beigne. Ah, les femmes. Je sais, pour le moment, ce n’est même pas encore une préoccupation pour toi… quand je te disais que tu étais lent… Mais tu y viendras, sans avoir rien vu venir. Et il y aurait des choses à dire sur le sujet. Sur la difficulté à communiquer au sein d’un couple, sur le fait que, à la fin, tu es toujours tout seul, sur l’importance de toujours essayer d’éviter de penser à la place des autres…

Mais ma préoccupation principale, c’est que tu dois absolument sortir de la carapace que tu te forges depuis des années. Tes kilos en trop, ta peau trop pâle, oui, ce sont des handicaps, évidemment, mais qui sont essentiellement dans ta tête. Car il y a de bonnes nouvelles : oui, un jour tu découvriras que tu peux être désirable. Tu découvriras aussi que tu peux être tactile, et que « sensuel » n’est pas un gros mot à proscrire. Je sais, tu ne peux pas y croire. Et pourtant, je t’en fais la promesse solennelle… et tu es bien placé pour savoir ce que vaut notre parole !

Non, l’essentiel, c’est que tu dois arrêter de t’enfermer, de te couper de ton corps. Tu n’es pas un pur esprit. Tu voudrais le croire, mais cela ne marche pas ainsi. Et tu le paieras cher, cet enfermement. D’abord en te privant de sensations tellement agréables. Tiens, encore un exemple : tu crois que tu n’as pas d’odorat, n’est-ce pas. Eh bien c’est faux. Par un processus que je ne peux pas t’expliquer, tu es le seul responsable de ce blocage. Et je peux même te dire que, si tu ne change rien, cet odorat, tu le redécouvriras un matin, dans un train allant d’Orléans à Paris, dans 19 ans. Encore 19 ans de perdus, sans parfums, sans odeurs, sans trémulations olfactives. Si tu ne le fais pas pour toi, que dirais tu de le faire pour moi ? Pour t’éviter de me faire attendre aussi longtemps, et réciproquement ? Tiens, encore un indice : si tu décides de me faire ce plaisir, profites en donc pour réfléchir à l’idée que, peut être, faire plaisir aux autres n’est pas l’unique raison d’être de ton existence, et que tes désirs, tes envies, tes émotions et tes besoins sont aussi honorables que ceux des personnes qui t’entourent… Mais rassure toi : éviter une connerie ne t’empêchera pas d’en faire plein d’autres, ainsi j’aurais le plaisir, moi aussi, d’avoir à faire face à de nouveaux questionnements !

Un dernier point : vivre, c’est une activité dangereuse, qui se traduit par des plaies, des bosses, de la souffrance, des périodes noires. Mais aussi par des moments d’intense bonheur. Et, pour le mériter, ce bonheur, il faut prendre le risque. Accepter d’échouer pour avoir des chances de réussir. Mais réussir, ce n’est pas en regardant le passé, ni en préparant le futur que tu y arriveras. C’est en étant ici et maintenant, au jour le jour, curieux et en éveil. Tu intellectualiseras toujours trop, tu exprimeras toujours trop peu, mais si déjà tu es vivant, au présent, mon cher moi, notre temps sera bien employé.

Alors, ne te perds pas de vue, ne nous perds pas de vue ! Et fonce ! »

C Ipyta 2010

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